Bonjour solitude!

Bonjour, solitude !

Avec l’aide du papier et du crayon, je cherche à trouver l’inspiration. Je veux pouvoir donner vie à mes pensées et faire éclater mes rêves. Lorsque je rêve les yeux ouverts, je voudrais écrire ces rêves sur des roches, et non pas sur du sable. Ils vagabondent dans ma tête, dans mes tripes. Certains sont cachés au plus profond de moi, comme des vêtements rangés dans des tiroirs. Je veux leur redonner vie.

Tu sais… Je puise dans les souvenirs de ma vie vécue pour comprendre mon existence par l’écriture.

Le chemin de l’écriture est, pour moi, une route fondamentale qui m’offre la possibilité de mieux me connaître.

Comme tu le sais, je crois que l’héritage que ma chère mère nous a légué est précieux. Dans notre « troupeau », plusieurs d’entre nous aiment écrire. Sans être prétentieuse, je considère que tous les êtres vivants sont capables, un jour, de se raconter. Tu m’as toujours dit, chère plume : « Garder un tiroir fermé avec des pensées vagabondes ne résout rien. » Mais cela peut développer le goût d’apprivoiser l’incapacité à exprimer ce qui est profondément caché.

Un de mes secrets, enfoui dans mon tiroir, est d’avoir caché le comportement déplacé de quelqu’un.

Ce comportement me dérange depuis toujours. Qu’il soit réfléchi ou non, il forme des nœuds qui affectent ma croissance, ma vie. Ces nœuds, peut-être involontaires, m’ont amenée à me confier à toi, toi qui es ma confidente, ma visionnaire, ma créatrice, et l’accompagnatrice de mes rêves.

Je t’ai choisie après toutes ces années, car tu as donné un sens à ma vie. Tu sais… Quand j’ai failli atteindre l’obscurité, un détail de la vie m’a fait réaliser que j’allais commettre une erreur irréparable.

Personne ne devrait jamais s’infliger du mal au point de développer un déséquilibre mental. Maman a souffert d’un tel déséquilibre à cause du manque d’amour et de soutien. Le silence a été sa sentence, et sa santé mentale s’est détériorée jusqu’à son dernier jour. Elle a manqué d’une confidente à qui confier sa souffrance, cachant tout à tout le monde, même à elle-même. Quelle vie triste fut celle de ma mère !

Numéro 2

En réfléchissant au comportement de certaines personnes, je me disais : « Ils plaisantent, non ? » Cette idée m’apaisait, mais la réalité m’a vite rattrapée : ils étaient sérieux. Plus encore, ils ne montraient aucune trace d’empathie.

Heureusement, d’une certaine manière, avoir grandi dans une famille où la violence était omniprésente m’a forgée. Notre mère, incapable de se défendre, nous a transmis, sans le vouloir, une forme de résilience. Cette attitude d’ignorer les tumultes, de tout enfouir, s’est ancrée en moi comme un réflexe. C’était comme un aspirateur qui avale la poussière sur le sol : pratique à court terme, mais laissant des traces profondes en silence.

À 70 ans, je ressens maintenant l’urgence de libérer ce poids. Avant que mon âme n’explose comme un volcan, dissimulant trop longtemps une lave brûlante et lourde, je veux réagir. Ces souvenirs me hantent, et parfois je m’interroge : « Pourquoi disent-ils cela ? Pourquoi font-ils ça ? » Ces questions me renvoient à moi-même, souvent à la dernière minute, confuse et paralysée, incapable d’agir autrement.

Je me suis souvent sentie comme cette petite fille terrifiée, cachée derrière une porte. Enfermée dans sa chambre, ou blottie quelque part dans la maison, elle pleurait et hurlait en silence, blessée par l’ingratitude ou le mépris des autres. Ce sentiment, je l’ai porté longtemps, trop longtemps.

Aujourd’hui, je comprends mieux ce que mon corps, mes tripes, savaient déjà. Chaque fois que je revis cet horrible souvenir, je ressens encore ce frisson glacé. J’étais dans ma chambre, juste à côté de celle de mes parents. C’était une nuit d’été suffocante, moite et oppressante.

Je peinais à fermer les yeux. Tout semblait calme : mes frères dormaient dans une pièce à l’arrière, mes sœurs et moi partagions la même chambre, deux d’entre nous serrées dans un seul lit. Et puis, le silence a été brisé. J’ai entendu le « monstrueux » s’approcher de cet ange, ma mère, et cracher ces mots terribles : « Lève-toi, merde, et prépare-moi quelque chose à manger ! »

 Numéro 3

L’ange répondit : « Non… tu veux me frapper… »

Lui, cet homme malade et jaloux, était encouragé par sa tante, qui vivait juste à côté de notre maison. Cette femme rapportait tout ce que l’ange faisait de ses journées :
— « Elle quitte la maison en journée et revient quelques heures après. »

En réalité, ma mère terminait en secret ses études secondaires, loin des yeux de mon père. Elle nous racontait avoir découvert un monde dans lequel elle pouvait s’épanouir et apprendre. Elle avait presque achevé ses cours, assisté à sa cérémonie de remise de diplômes, et en était profondément heureuse. Mais la « sorcière » d’à côté la détestait. Ma mère refusait son amitié.
— « Ces deux sœurs sont méchantes, » disait-elle. « Elles me surveillent sans cesse. Ces personnes sont terribles. »

À l’époque, j’avais cinq ou six ans, bien trop jeune pour comprendre. Je me contentais d’aller à l’école pendant que ma mère m’inscrivait à toutes sortes de cours. Aujourd’hui, à 70 ans, je crois enfin comprendre : ma mère revivait en moi son propre désir d’apprendre, d’étudier, de savoir.

Je me souviens d’un jour particulier, lorsque le film La Mélodie du bonheur est sorti. Elle m’avait habillée avec ma plus belle petite robe et m’avait envoyée seule au cinéma. « Tu ne parles à personne. Tu vas au cinéma, et je t’attendrai à la sortie. » Financièrement, elle ne pouvait pas se permettre de nous accompagner, mais j’avais eu le privilège de voir ce film. Ce fut une ode à la liberté, un rêve d’amour et de lumière.

Ma mère voulait que j’apprenne tout ce qui était possible. Sa soif de savoir et de conquérir la vie était immense. Elle misait sur moi. Je suivais des cours de ballet et de danse espagnole, pour lesquels elle confectionnait elle-même mes robes. Elle m’accompagnait à chaque représentation dans les théâtres du quartier. Elle m’inscrivait aussi à des cours de sténographie, de couture, et de préparation pour les spectacles de la fête nationale des « Vendîmes ». Il y avait aussi des cours de français, tout cela dans l’espoir que je puisse m’épanouir.

Comment aurais-je pu comprendre, enfant, que pour elle, apprendre représentait une rébellion silencieuse contre mon père ?

 Numéro 5

Le lendemain, tout semblait comme d’habitude. Mon père dormait encore. Ma mère, déjà levée depuis longtemps, portait sur sa peau brunie des marques bleues… comme toujours. Elle ne revenait jamais sur les événements de la veille, comme si rien ne s’était passé. Je crois qu’un choc émotionnel m’avait submergée. Peut-être ne voulais-je pas non plus me souvenir de cet horrible moment.

Heureusement, ma plume, tu es là. Tout comme maman avait son amie de l’âme, toi, tu es devenue la mienne. Elle écrivait des poèmes d’amour, elle écrivait à Dieu… « Merde », disait-elle parfois, exaspérée mais sincère. Elle demandait à aimer et à pardonner, à tous et à chacun, malgré tout. Dans ses petits bouts de papier, elle évacuait ses pensées, tout comme moi aujourd’hui. Ces pensées sont parfois un tonnerre, un écho de mes malaises incessants, un rappel de souvenirs si tristes.

Parfois, le manque de sommeil me submerge, me désoriente. Ces nuits blanches m’amènent à te questionner, chère plume : pourquoi est-ce ainsi ? Pourquoi ce poids ne disparaît-il jamais ?

Un jour, le monstre est arrivé à la maison, furieux. J’étais là. Il a commencé à crier : « Où sont tes livres ? » Il fouillait partout, tel un prédateur en quête de sa proie. Il entra dans leur chambre à coucher et vida les tiroirs comme un voleur. Il ne trouvait rien, et ma mère pleurait, suppliant. Moi, je regardais, pétrifiée.

Il s’approcha du garde-robe, et c’est là que ma mère éclata en sanglots. Il jeta les vêtements au sol, les uns après les autres, sans pitié, et fouilla de ses mains brutales jusqu’à ce qu’il trouve ce qu’il cherchait : les cahiers de mon ange.

Ces cahiers, ces précieux carnets où ma mère déposait son âme, il les avait entre ses mains. Il les ramassa, les feuilleta un instant, puis les détruisit un à un, méthodiquement. Chaque page arrachée semblait une partie de son cœur, une partie d’elle-même qu’il brisait.

Ensuite, il les emporta dans la cour intérieure. Cette même cour où, souvent, je levais les yeux vers les étoiles, cherchant un réconfort dans leur éclat lointain lorsque je ne pouvais pas dormir. Il fit un tas des cahiers et des feuilles, y mit le feu.

Je regardais, figée, tandis que les flammes dévoraient les mots de ma mère, ses rêves, ses prières.

Numéro 6
« Voilà ce que je fais avec tes livres ! » avait-il dit, avant de conclure : « Et toi, tu ne sortiras plus jamais avec tes amis d’école ! » Je ne me souviens pas d’avoir versé une seule larme ce jour-là. Mes petits yeux étaient fixés, comme hypnotisés, sur les livres de maman. Ils disparaissaient peu à peu dans les flammes qui dansaient sous le soleil âpre de cet après-midi terrifiant. Il les brûlait, un par un.

Aujourd’hui encore, revivre ce moment me submerge de douleur. Mes yeux se brouillent, et je peine à continuer à écrire. Je pleure pour mon ange, pour la souffrance qu’elle a endurée.

Comment aurais-je pu aimer les livres après cela ? Comment aurais-je pu demander à maman de m’aider avec mes devoirs, alors que je savais que l’école n’était pas « pour moi » selon lui ? Je ne comprenais pas. Ces années-là furent extrêmement difficiles en classe.

Moi, une fille autrefois brillante, assidue, ponctuelle… Je marchais vingt bonnes minutes chaque jour pour rejoindre l’école. Mais malgré mes efforts, j’ai redoublé la deuxième année, puis la troisième. Finalement, si l’école n’était pas importante pour mon ange, à quoi bon y aller ? Ma place était à la maison.

Je devais m’occuper de mes frères et sœurs, et surtout de la maison. Maman était souvent enceinte. Je la voyais avec les jambes gonflées, les veines saillantes, prêtes à éclater sous sa peau fatiguée…

Les vieilles femmes que nous appelions sorcières vivaient juste à côté de chez nous, dans une maison collée à notre salon. Elles étaient les tantes de mon père. Quand elles sont décédées, leur maison a été mise en vente. Mon père, faisant partie de leur famille, a reçu une part de l’argent. Cela lui a permis d’acheter ailleurs.

Nous avons déménagé dans un quartier plus éloigné. Il fallait désormais prendre le bus pour aller en ville. Peut-être, pensais-je, cet éloignement allait-il offrir à mon ange l’occasion de reprendre quelques études, d’essayer quelque chose, de rêver à nouveau…

Número 6

 Cela ne nous sécurisé pas, heureusement nous avion un chien berger allemand prêt à nous défendre dont les gens avaient un grand respect. Le jour suivent mon père retournait tôt à son travail que n’avait pas abandonné et lassait son employé partir le commerce chez nous, il était dans la trentaine, jeune et sympathique, je m’en souviens …mais cela n’est pas était très longue harmonie, cette symbiose entre mon père et lui. Qu’un lui aura dit à mon père que cet homme courtisait ma mère dans son absence … il était jour et encore je me trouvais présent lorsque mon père arrivait furieux contre lui en lui disant …je te faisait confiance et tu drague ma femme , l’homme était au tour de la table de travail , mon père lui a attrapé comme on attrape un lapin par les cheveux et lui a battu a coup de point , il l’avait trainé par terre et a coup de coup de pieds ,il lui avait sortir par la porte du cote du commerce en criant tout sorte de noms sur lui. C’était l’été, les gens se trouvaient dehors, les portes ouvertes les fenêtres aussi. Nous les filles étions là témoin de cette tragédie lorsque le monstre se tournait ver mon ange, il prend un bâton et lui demande de rentre dans leur chambre à coucher, mon ange pleurait, nous avions restait moue …quelque part les habitues a cet spectacle avaient fait des racines, ce portait du comportement on le connaissait bien…

Numéro 7

Il lui ordonna de rentrer dans la chambre. Elle obéit, en pleurant devant nous, et le monstre referma la porte derrière eux.

Nous entendions tout. Ses hurlements résonnaient à travers les murs. Il lui criait dessus, lui reprochait ce qu’elle n’avait pas fait. Puis, il la frappa. Mon ange, notre mère, hurlait de douleur, et nous, les enfants, éclatâmes en sanglots. C’était un moment d’horreur interminable, une scène qui s’imprima en nous comme une blessure indélébile.

Mon frère de 12 ans s’était caché. C’était lui qui, en croyant bien faire, avait rapporté avoir vu l’ombre de l’employé serrer notre mère dans ses bras. Cette révélation, portée à l’oreille du monstre, avait déclenché ce déchaînement de violence.

Je crois que le monstre a fini par mettre l’ange dehors. Maman est sortie de la chambre, affreusement battue, le visage marqué par les coups. Puis, sans dire un mot, elle est partie. Le silence s’est abattu sur la maison. Nous étions enlacés les uns aux autres, impuissants et vides.

Ma petite sœur, âgée de cinq ans, est tombée malade peu après. Une forte fièvre, déclenchant une pneumonie, l’a clouée au lit. Dans son délire, elle appelait sans cesse :
— « Maman… »

Les jours qui suivirent furent interminables. Nous n’avions aucune nouvelle de maman. L’angoisse remplissait chaque recoin de la maison. Puis, comme par hasard, la sœur de mon père arriva en ville pour célébrer les fiançailles de son fils. Je crois que ma tante a réussi, en partie, à faire raisonner mon père.

Mais malgré cela, aucune trace de maman.

Puis la police contacta mon père. On lui annonça que « sa femme s’était jetée dans la rivière ». Heureusement, des pêcheurs se trouvaient là au moment où elle avait sauté. Ces bonnes âmes l’avaient repêchée, tremblante, couverte d’algues, luttant pour respirer.

La police exigea que mon père vienne la chercher pour la ramener à la maison.

Ma mère, plus tard, nous raconta qu’un policier avait pris le temps de lui parler avec empathie, une rareté dans cette époque de souffrance.
— « Madame, vous avez des enfants qui vous attendent à la maison », lui avait-il dit avec douceur.

Ces mots avaient résonné en elle, comme un rappel de ce qu’elle était, malgré tout : une mère, notre mère.

Numéro 8

« Pensez à vos enfants… » Ces mots avaient résonné en elle. Maman était rentrée à la maison avec mon père, heureusement pour nous.

Ma petite sœur était toujours très malade, délirante dans son lit. Quand elle vit maman, elle s’écria avec faiblesse :
— « Maman, maman, tu es arrivée ! »

Peu de temps après, mon père vendit la maison et le commerce à un policier retraité, très satisfait de son acquisition.

Quant à moi, j’ai été prise en charge par la sœur de mon père. J’ai quitté le nid familial pour une année. Cette nouvelle vie, bien différente, me plongea dans une abondance à laquelle je n’étais pas habituée. Ma tante veilla attentivement sur ma santé, car une forte anémie rongeait mon sang.

Un an plus tard, je revins chez nous. Mais cette fois, mon père avait acheté une maison bien différente : une habitation très précaire. Pas de services de la ville, pas de fenêtres, seulement des ouvertures couvertes de briques. Le sol était en terre battue, et il n’y avait qu’une seule porte pour nous protéger du monde extérieur.

C’est à ce moment-là que mon père annonça à ma mère qu’il partirait en voyage pour chercher un avenir meilleur pour nous tous. Le climat politique et économique devenait de plus en plus difficile, rendant la vie insupportable pour les familles comme la nôtre.

Il partit rapidement, laissant maman seule pour s’occuper de nous, ses six enfants. Elle, qui avait été privée de sa liberté et de son éducation, devait maintenant affronter seule le monde extérieur.

Nous étions tous à l’école, et cela apportait un certain réconfort à maman. Mon père commença à envoyer de l’argent régulièrement pour subvenir à nos besoins.

Après un an passé à travailler à l’étranger, il rentra à la maison. Mais il annonça à ma mère qu’il avait découvert une vie meilleure de l’autre côté des frontières. Il lui expliqua qu’il comptait y retourner, cette fois accompagné de mon grand frère, alors âgé de 17 ans.

Cette décision bouleversa l’équilibre fragile de notre maison. Les deux hommes de la famille, ceux qui prenaient soin de notre ange et qui pouvaient lui parler, la protéger, allaient partir. Maman allait devoir affronter seule, encore une fois, le poids du monde.

Numéro 9

C’est ainsi que deux amis de mon père commencèrent à venir chez nous. Je me souviens qu’ils disaient à ma mère :
— « Tu sais… il t’a abandonnée. »

Ces paroles, répétées comme une vérité, commencèrent à briser mon ange. Elle devint de plus en plus faible, incapable de faire face à quoi que ce soit. Désespérée, elle demanda à mon père de la faire venir auprès de lui, convaincue qu’elle ne tiendrait plus longtemps.

Le monstre, devenu un peu plus humain, finit par lui envoyer trois billets d’avion. Mon ange quitta le pays, accompagnée de mes deux sœurs cadettes. Avant leur départ, nous avions emménagé dans un petit appartement confortable, que mon père avait acquis avec l’aide de notre cousin.

Pendant l’absence de mes parents, qui dura trois mois, ma vie changea brusquement. J’avais quitté le lycée et trouvé un emploi dans un commerce de détail pour subvenir à nos besoins. Ma sœur et mon frère continuèrent d’aller à l’école, tandis qu’une voisine veillait sur nous et intervenait en cas de besoin.

Trois mois plus tard, je reçus mes billets pour rejoindre mes parents. Mon père semblait ravi de nous retrouver tous réunis. Mais mon ange, elle, portait sur son visage une tristesse profonde. Elle avait sombré dans une dépression dont elle ne se libérerait jamais totalement.

Dans ce nouveau monde, mon père comprit rapidement qu’il ne pourrait plus jamais battre ma mère, ni qui que ce soit d’autre. Les psychiatres qui prenaient soin de maman convoquèrent toute la famille pour une réunion. Autour de la table, ils dénoncèrent ouvertement les abus de mon père et leur impact direct sur la maladie de maman.

Malgré sa maladie, mon ange avait regagné une partie de sa liberté. Elle pouvait sortir et rentrer à son gré, selon ses envies. Bien qu’elle ne parlât pas la langue, elle entreprit de prendre des cours de français.

Son petit plaisir, son « péché mignon », devint ses visites au café du coin. Elle y passait du temps à savourer un café tout en discutant avec des amoureux de la littérature, comme elle. Ces moments, simples mais précieux, lui redonnaient un peu de lumière et de joie dans une vie marquée par tant de douleurs.

Numéro 10

Malgré sa fragilité, maman trouva un peu de réconfort en travaillant bénévolement pour une radio espagnole. Chaque dimanche matin, elle animait une émission où elle partageait ses écrits et ses contes. Ses talents d’écriture furent rapidement reconnus dans la communauté espagnole. Beaucoup louaient son imagination et sa plume.

Cependant, lorsqu’il devint difficile pour elle de conserver sa place à la radio, en raison de collègues qui convoitaient son poste, elle choisit de céder. Se battre n’était plus dans ses forces. Elle abandonna, préférant la paix à la confrontation.

Nous avons accompagné maman dans sa maladie au fil des années, alors que nous quittions peu à peu la maison familiale. Moi, la deuxième, avais décidé de me marier. Mais mon père, opposé à ce mariage, me confronta violemment. Il exigea que j’abandonne mon union, sinon il refuserait de m’accompagner à l’église.

— « Pardon ? » lui ai-je répondu, incrédule.
— « Si ce n’est pas avec toi que je vais me marier, alors regarde… Tu peux t’en aller », avais-je ajouté avec une détermination nouvelle.

Il partit ce jour-là, mais non sans un dernier geste. Il acheta le gâteau de mariage et laissa mon frère m’accompagner à l’église.

Maman, quant à elle, sentit une autre perte en moi. Petit à petit, elle sombra davantage dans sa maladie, accompagnée de mon père, toujours à ses côtés mais sans jamais pleinement assumer la responsabilité de ses actes passés.

Cette douleur dura 36 ans. Maman s’éteignit à l’âge de 86 ans. Mon père, lui, quitta ce monde bien plus tôt, à 53 ans. Mais avant son départ, une confrontation marqua notre relation à jamais.

Un jour, il osa critiquer maman, comme il le faisait si souvent, en disant :
— « Regarde-la, toujours couchée. »

Ces mots déclenchèrent une colère que je portais en moi depuis des années. Je le fixai avec dédain, laissant parler la petite fille blessée qui vivait encore en moi.
— « C’est ta faute si maman est malade », lui ai-je lancé.

Son visage se durcit. Il prit un couteau, me désigna la porte et me dit avec colère :
— « Tu n’es personne pour me dire ça. Tu ne sais pas ce qui s’est passé. »

Mais je ne cédai pas. Je me redressai et répondis calmement :
— « Non, papa. Personne n’a eu besoin de me raconter quoi que ce soit. J’ai été témoin. J’ai tout vu. »

Numéro 11

Je suis partie ce jour-là, mais je suis revenue le lendemain. Ma mère vivait toujours avec lui.

Quand il ouvrit la porte, son regard était froid.
— « Que veux-tu ici ? » demanda-t-il.
— « Voyons… juste prendre un café et parler avec toi, simplement. »
— « Ça dépend de ce que tu veux dire », répondit-il sèchement.

Je le regardai avec calme et dis :
— « J’ai déjà dit tout ce que j’avais sur le cœur, tout ce que j’ai gardé sous silence pendant toutes ces années. »

Contre toute attente, cette conversation permit de recoller les morceaux. Nous avons rétabli une forme de lien, basé sur le respect mutuel, fragile mais sincère.

À la mort de mon père, j’ai pris sur moi le devoir de m’occuper de mon ange. Je l’ai aimée, soignée, et ramenée dans notre maison familiale. Je voulais lui offrir le meilleur, tout ce que je pouvais lui donner, même si elle a dû vivre dans une résidence pendant dix ans avant de nous quitter.

Mes parents s’étaient rencontrés par hasard, un jour, à la sortie du travail de maman. Mon père travaillait dans la même rue que celle que maman empruntait pour rentrer chez elle.

À l’époque, maman était une adolescente de 17 ans, pleine de rêves. Mais sa vie était loin d’être facile. Elle vivait avec son grand-père, car sa mère était décédée lorsqu’elle avait seulement 9 ans. Par la suite, elle était devenue la servante de la famille, privée de ses rêves d’écrire, de chanter, ou de jouer de la guitare.

Au lieu de cela, elle fut contrainte d’apprendre la couture, un métier imposé par sa famille. À chaque refus ou hésitation, on frappait ses petites mains à coups de ceinturon, brisant un peu plus son esprit.

Alors, lorsqu’elle rencontra mon père et qu’il commença à la courtiser, elle crut voir en lui un sauveur. Elle espérait qu’il serait celui qui la libérerait de cette vie de souffrance et de soumission.

Aujourd’hui, en repensant à tout cela, je rends grâce à ma plume. Elle m’a permis de raconter ces souvenirs, de libérer mes pensées et de leur donner une place dans ce monde.

Heureusement, tu es aussi ma plume, comme tu l’étais pour maman. Elle te tenait comme une amie de l’âme. Elle écrivait des poèmes d’amour, des prières, parfois même des cris de révolte à Dieu… « Merde », osait-elle dire, exaspérée mais sincère. Elle te confiait tout, demandant d’aimer, de pardonner à tous et à chacun.

C’est sur ses petits bouts de papier, et maintenant à travers toi, que je déverse mes pensées. Ces pensées tumultueuses, semblables au tonnerre, accompagnent mes malaises incessants. Parfois, le manque de sommeil m’épuise, me désoriente. Je me retrouve à te questionner, chère plume : pourquoi la vie est-elle ainsi ?

En réalité, tu es la seule capable de comprendre, sans jugement. Toujours présente, fidèle et bienveillante, tu es, sans aucun doute, la meilleure amie que l’on puisse avoir.

Chère plume, inspire-toi de l’amour, cet amour infini du créateur, pour continuer d’écrire les plus beaux récits, pour moi, pour maman, et pour tous.

Sara Martinez

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