En rentrant dans ta chambre, je t’aperçois… ton regard fixe… tes yeux bons.
Ta chambre, petite mais agréable, est peinte en blanc. Une grande fenêtre, face à ton lit, donne vue sur le parc de la résidence,
là où tu vis depuis quelques mois.
Par la fenêtre, on aperçoit un ciel majestueusement bleu, traversé de rayons
de soleil qui se perdent dans l’infini. La beauté des arbres d’un âge incertain,
couverts d’une immense profusion de feuilles — certaines vert foncé, d’autres plus pâles —
complète ce tableau de sérénité.
On y voit quelques résidents accompagnés d’un préposé ou d’un membre de leur famille.
On dirait que quelques oiseaux les suivent au pas, attendant quelques miettes échappées de leurs mains.
La fenêtre est habillée d’un rideau en dentelle blanche immaculée.
Des pans tombent de chaque côté, laissant ton regard libre de vagabonder selon ton imagination.
Sur les murs, quelques cadres : tes enfants, tes petits-enfants, toi avec ton époux.
Ils t’accompagnent jour et nuit. Les regarder, pour ne pas les oublier,
fait partie de tes petits rituels à chaque heure de ta vie.
Quelques meubles entourent ton lit, et une étagère en face garde précieusement
tes livres et tes écrits — tes « trésors », comme tu les appels.
Tu es étendue sur ton lit.
On dirait que tu espères qu’un de tes enfants franchisse la porte de ta chambre,
ou bien que ce soit un de tes ancêtres que tu voudrais revoir…
Ta propre mère, ton ange gardien.
Ton regard est triste, affaissé par la longue maladie —
maladie que la vie t’a destinée à porter depuis ta tendre enfance,
dans tes tripes, sur ton dos.
Je me souviens… ta mère tressait tes longs cheveux,
les tournait de chaque côté près de tes oreilles.
Elle aimait tresser tes cheveux, et toi, tu te sentais comme une petite princesse entre ses mains.
Vous aviez déménagé dans un chaleureux logement du centre-ville.
Un long passage à l’entrée… je m’en souviens,
car une photo te montrait avec ton père et ta mère,
prise en hiver.
Vous étiez vêtus de manteaux. Le tien avait un col en fourrure,
et une manchon en fourrure couvrait tes petites mains.
Tu me disais que ta mère l’avait confectionnée.
Ta maman, svelte, posait avec un chapeau,
d’où une légère frange de dentelle cachait discrètement ses yeux.
Ton père, habillé d’un long manteau noir,
laissait entrevoir quelques rondeurs dissimulées.
C’était un très beau souvenir de famille — le seul que tu conservais.
Ton père exerçait le poste de directeur du journal de ta ville natale,
et il était écrivain.
Ta mère, elle, était tailleuse pour hommes dans l’atelier familial,
non loin du bureau de ton père.
D’ailleurs, il était client — c’est ainsi qu’ils se sont connus,
à force de visites.
Ton père a assurément succombé à la beauté de ta mère,
et ta mère à l’élégance, la distinction, et l’éloquence de ton père.
Mais ces qualités avaient aussi charmé d’autres femmes,
et ton père avait bien compris qu’elles pouvaient, elles aussi, l’enchanter.
C’est ainsi qu’un jour, ta mère a mis fin à leur relation.
À tes neuf ans, ta mère a rencontré celui qui deviendrait son époux par amour.
En voulant lui donner un enfant, la vie te l’a enlevée.
Elle est décédée en donnant naissance à celui qui est parti avec elle pour toujours :
ton frère.
Celui que tu ne voulais pas, car tu savais qu’il allait te voler ta mère.
Une hémorragie violente les a emportés au moment de l’accouchement,
laissant les médecins impuissants.
Du jour au lendemain, tu t’es retrouvée seule.
Le matin de son exposition, tous sont venus lui dire adieu.
Toi, pas trop loin de la scène, mais en retrait des regards,
profitant d’un moment d’inattention,
tu t’es précipitée sur le cercueil ouvert
et tu t’y es jetée.
Tu voulais partir avec eux — même si ton frère avait volé ta mère.
Mais tu as senti qu’on t’attrapait par les cheveux,
et une tante t’a crié :
— Negra inmunda, sal de aquí!
Ce furent les mots que tu reçus la première fois
où tu as voulu te fondre dans la mort.
Autrice : Chasa
Écrit en 2010
