Argentine

Réflexion – 16 octobre 2025

L’histoire de l’Argentine ne change pas par surprise, mais par répétition.
Le peuple, lassé des promesses non tenues, accepte le sacrifice dans l’espoir d’éviter une nouvelle catastrophe.
Javier Milei gouverne avec la subtilité de celui qui connaît la fragilité de la mémoire collective : il réduit, il divise, il promet la liberté tout en signant de nouvelles chaînes de dette.

Les Argentins, marqués par le passé, préfèrent la continuité à l’incertitude.
Ils ont vu le chaos, ils le redoutent. Ainsi, même si les votes sont serrés et l’espérance fragile, ils choisissent de ne pas briser à nouveau le miroir de la stabilité.
Il n’y aura pas de guerre civile, seulement un calme forcé, une résignation qui dissimule l’impuissance.

Les vingt milliards qui arrivent comme une délivrance sont en réalité un lien invisible qui serre l’avenir.
On n’achète ni armes ni nourriture avec cet argent : on achète du temps.
Du temps pour que le peuple croie encore, pour que le pouvoir se réorganise, pour que l’endettement se déguise en ordre.

Mais l’histoire n’oublie pas, même si le peuple, parfois, le fait.
Lorsque le mandat s’achèvera et que la nation se réveillera plus endettée, plus épuisée, reviendra la même question qui traverse les générations argentines :
jusqu’à quand un peuple peut-il supporter avant de se réveiller à nouveau ?

Note d’auteure

J’ai écrit cette réflexion en octobre 2025, à un moment où l’Argentine vit une transition délicate, pleine d’incertitudes et d’attentes.
Ce texte ne cherche ni à juger ni à diviser, mais à observer — avec la sensibilité d’une citoyenne et d’une autrice — la complexité d’un pays qui, encore une fois, se retrouve face à son histoire.

Les mots que j’ai choisis ne sont pas politiques, mais humains.
Ils traduisent l’émotion et la lucidité de ce temps, sans prétendre imposer une vérité.
Si, dans l’avenir, cette page résonne différemment, ce sera simplement parce que le temps aura changé la lumière sous laquelle on la lit.

Je crois que l’écriture a le devoir de garder la mémoire, même silencieuse, de ce que vivent les peuples.
Cette réflexion en est un fragment.

— Chasa

Cadeau à ma mère

En rentrant dans ta chambre, je t’aperçois… ton regard fixe… tes yeux bons.
Ta chambre, petite mais agréable, est peinte en blanc. Une grande fenêtre, face à ton lit, donne vue sur le parc de la résidence,
là où tu vis depuis quelques mois.

Par la fenêtre, on aperçoit un ciel majestueusement bleu, traversé de rayons
de soleil qui se perdent dans l’infini. La beauté des arbres d’un âge incertain,
couverts d’une immense profusion de feuilles — certaines vert foncé, d’autres plus pâles —
complète ce tableau de sérénité.

On y voit quelques résidents accompagnés d’un préposé ou d’un membre de leur famille.
On dirait que quelques oiseaux les suivent au pas, attendant quelques miettes échappées de leurs mains.

La fenêtre est habillée d’un rideau en dentelle blanche immaculée.
Des pans tombent de chaque côté, laissant ton regard libre de vagabonder selon ton imagination.

Sur les murs, quelques cadres : tes enfants, tes petits-enfants, toi avec ton époux.
Ils t’accompagnent jour et nuit. Les regarder, pour ne pas les oublier,
fait partie de tes petits rituels à chaque heure de ta vie.

Quelques meubles entourent ton lit, et une étagère en face garde précieusement
tes livres et tes écrits — tes « trésors », comme tu les appels.

Tu es étendue sur ton lit.
On dirait que tu espères qu’un de tes enfants franchisse la porte de ta chambre,
ou bien que ce soit un de tes ancêtres que tu voudrais revoir…
Ta propre mère, ton ange gardien.

Ton regard est triste, affaissé par la longue maladie —
maladie que la vie t’a destinée à porter depuis ta tendre enfance,
dans tes tripes, sur ton dos.

Je me souviens… ta mère tressait tes longs cheveux,
les tournait de chaque côté près de tes oreilles.
Elle aimait tresser tes cheveux, et toi, tu te sentais comme une petite princesse entre ses mains.

Vous aviez déménagé dans un chaleureux logement du centre-ville.
Un long passage à l’entrée… je m’en souviens,
car une photo te montrait avec ton père et ta mère,
prise en hiver.

Vous étiez vêtus de manteaux. Le tien avait un col en fourrure,
et une manchon en fourrure couvrait tes petites mains.
Tu me disais que ta mère l’avait confectionnée.

Ta maman, svelte, posait avec un chapeau,
d’où une légère frange de dentelle cachait discrètement ses yeux.
Ton père, habillé d’un long manteau noir,
laissait entrevoir quelques rondeurs dissimulées.
C’était un très beau souvenir de famille — le seul que tu conservais.

Ton père exerçait le poste de directeur du journal de ta ville natale,
et il était écrivain.
Ta mère, elle, était tailleuse pour hommes dans l’atelier familial,
non loin du bureau de ton père.

D’ailleurs, il était client — c’est ainsi qu’ils se sont connus,
à force de visites.

Ton père a assurément succombé à la beauté de ta mère,
et ta mère à l’élégance, la distinction, et l’éloquence de ton père.

Mais ces qualités avaient aussi charmé d’autres femmes,
et ton père avait bien compris qu’elles pouvaient, elles aussi, l’enchanter.

C’est ainsi qu’un jour, ta mère a mis fin à leur relation.

À tes neuf ans, ta mère a rencontré celui qui deviendrait son époux par amour.
En voulant lui donner un enfant, la vie te l’a enlevée.
Elle est décédée en donnant naissance à celui qui est parti avec elle pour toujours :
ton frère.

Celui que tu ne voulais pas, car tu savais qu’il allait te voler ta mère.

Une hémorragie violente les a emportés au moment de l’accouchement,
laissant les médecins impuissants.

Du jour au lendemain, tu t’es retrouvée seule.

Le matin de son exposition, tous sont venus lui dire adieu.
Toi, pas trop loin de la scène, mais en retrait des regards,
profitant d’un moment d’inattention,
tu t’es précipitée sur le cercueil ouvert
et tu t’y es jetée.

Tu voulais partir avec eux — même si ton frère avait volé ta mère.

Mais tu as senti qu’on t’attrapait par les cheveux,
et une tante t’a crié :
Negra inmunda, sal de aquí!

Ce furent les mots que tu reçus la première fois
où tu as voulu te fondre dans la mort.

Autrice : Chasa
Écrit en 2010

Souvenir

Le téléphone

Depuis toute petite,
j’ai aimé les enfants.
Depuis toute petite,
je voulais en avoir autant que ma mère.

Les années passaient
et la vie décidait pour moi…

Lorsqu’un jour, à mes 37 ans,
quelqu’un me dit au téléphone :
— Tu veux toujours avoir un enfant ?

J’ai répondu « oui » sans savoir quoi…

Il me disait au téléphone,
loin, au sud du continent :
— Un enfant naîtra bientôt.
Tu devrais prendre l’avion au plus vite,
tu pourras bientôt l’accueillir.

Arrivée sur les lieux,
des gens vrais m’attendaient.
Une mère attristée
tendait son enfant.

Passée devant la loi,
une éternité m’avait semblé.

Aujourd’hui, te voilà,
un gaillard en santé,
quelques difficultés,
rien pour te bloquer.

Aujourd’hui, me voilà,
une mère, rêve réalisé.

Je remercie la vie,
je remercie de t’avoir eu.
Je réalise, oui, tu as réalisé mon rêve :
mon rêve d’être mère.

Aujourd’hui, je veux…
Je veux que toi aussi
tu aies des rêves réalisés pour toi.

Compte toujours sur moi,
je ne serai pas trop loin de toi.

Mama
Autrice : Chasa
Écrit en 1991

À mon frère, pour l’éternité

Tu es venu au monde en silence,
la peau bleue, l’air arraché.
Et déjà, la vie te mettait à l’épreuve.

On aurait dû t’entourer d’amour,
mais tu as grandi dans les ombres,
avec des yeux qui voyaient flou,
et un cœur trop jeune pour porter autant de douleurs.

On t’a mal compris. On t’a jugé.
On t’a cru paresseux, étrange, trop sensible.
Mais ce qu’ils ne voyaient pas,
moi, je le voyais.

Je savais, même sans les mots,
que tu portais une tempête à l’intérieur.
Que tu avais été brisé, trop tôt,
par ceux qui auraient dû te protéger.
Et que malgré tout, tu continuais d’aimer.

Tu es devenu un homme sans avoir eu le droit d’être un enfant.
La vie t’a volé ton corps,
mais elle n’a jamais pu te voler ton âme.

Tu cries parfois fort,
mais c’est le cri d’un homme qu’on n’a jamais écouté.
Et moi, ta sœur, je suis là.
J’ai toujours été là.
Je ne t’ai jamais oublié.

Je sais que tu es bien plus que ce fauteuil,
bien plus que ce que les autres ont dit ou pensé.
Tu es un homme digne, complexe, lumineux,
un frère que j’admire et que j’aime.

Alors aujourd’hui, je te rends ce que personne ne t’a donné :
la reconnaissance.
La tendresse.
Et le respect que tu mérites.

Peu importe ce que dira le destin,
ton histoire vivra à travers moi.
Et si un jour tu quittes ce monde avant moi,
je te promets que ta voix ne sera pas enterrée dans le silence.

Je t’aime.
Pour toujours.

Chasa.

Reflexión personal sobre la situación actual en Argentina

Observando desde la distancia y con el corazón puesto en Argentina, no puedo dejar de sentir una mezcla de emociones encontradas frente al momento que vive el país.

Por un lado, valoro que el gobierno actual haya logrado resultados que muchos consideraban necesarios, como controlar la inflación y ordenar las finanzas públicas. Estas medidas parecen haber devuelto cierta estabilidad en algunos indicadores económicos que durante años preocuparon a todos.

Pero, al mismo tiempo, veo con preocupación cómo estos logros se han alcanzado mediante ajustes muy severos que recaen principalmente sobre los sectores más vulnerables de la sociedad:

  • La pobreza ha aumentado.
  • La vida cotidiana se ha encarecido fuertemente.
  • La inseguridad ha crecido, con más robos y personas desesperadas por la falta de oportunidades.

Es doloroso ver que mientras el país busca salir adelante, quienes más lo sufren son justamente quienes menos recursos tienen para resistir.

Me pregunto si no habría sido posible encontrar un equilibrio diferente, ajustando las cuentas pero protegiendo al mismo tiempo a los más frágiles.

Además, me impacta el tono y la actitud del presidente: sus palabras y formas parecen enfocadas más en provocar y confrontar que en tender puentes o cuidar a la sociedad. Da la impresión de que está más preocupado por sostener un personaje público que por ejercer el rol de protector y guía de toda la población.

No escribo esto desde la crítica destructiva ni desde el desprecio, sino desde la reflexión: un país no solo se construye con números equilibrados, sino también con humanidad, empatía y cuidado hacia quienes más lo necesitan.

Chasa

Des mots pour tout le dire.

la maison a la campagne

La maison a la campagne

Autrice Sara Martinez (52 pages)

1

Paloma était déjà la grand-mère des enfants des autres lorsqu’elle décida qu’elle voulait entreprendre un voyage vers son passé. Alors, elle se mit à écrire. Il y avait tant à raconter, et elle devait remonter le temps. Les années avaient filé si vite qu’il lui semblait presque impossible de résumer soixante-dix ans de vie en à peine vingt pages, pensa-t-elle. Replonger dans son enfance ne serait pas simple, condenser toute une jeunesse en quelques jours représentait un véritable défi. En revanche, son adolescence, sa vie d’adulte et sa vieillesse seraient plus faciles à reconstruire, car elle disposait de nombreuses photographies et souvenirs pour l’aider dans ce processus.

Malgré tout, la tâche ne serait pas aisée. Elle décida donc de prendre le risque et d’entreprendre ce voyage. Pour cela, elle chercha l’aide d’une personne dont elle avait entendu parler : quelqu’un capable de faire remonter une âme jusqu’à l’origine de sa vie.

On l’appelait la vieille sorcière. Certains la craignaient, d’autres la respectaient, car on disait qu’elle avait le pouvoir d’emmener les gens très loin dans leur quête du passé. Cependant, des histoires troublantes circulaient aussi : si la régression n’était pas bien menée, on pouvait rester piégé dans le passé. Beaucoup préféraient ne pas tenter l’expérience. De plus, ces pratiques n’étaient pas bien vues par les catholiques, et nombreux étaient ceux qui renonçaient par peur du jugement de leur communauté ou même du prêtre de leur paroisse.

Malgré tout cela, Paloma décida d’en savoir plus. Elle recueillit des noms, posa des questions un peu partout et, après une recherche approfondie, elle retrouva enfin la femme dont tout le monde parlait. Elle se faisait appeler Bruvie.

Elle tenta de la contacter, mais à chaque appel, la boîte vocale était pleine. Impossible de laisser un message. Pourtant, un jour, elle parvint à enregistrer son nom et son numéro de téléphone.

Quelque temps plus tard, alors que Paloma était assise dans la cour de sa maison, profitant d’une tasse de thé, son téléphone sonna.

— Bonjour, puis-je parler à Madame Paloma, s’il vous plaît ?
— Oui, bien sûr, c’est elle-même. À qui ai-je l’honneur ?
— Je suis Bruvie. Vous m’avez laissé un message.
— Ah… Vous voulez dire que vous êtes la vieille sorcière ? Excusez-moi… C’est ainsi qu’on vous appelle dans la rue.

2

Il y eut une pause de l’autre côté de la ligne, mais la voix de Bruvie ne semblait pas contrariée. — Oui, mon nom est Bruvie. Qui vous a donné mon numéro de téléphone, Madame Paloma ? Paloma prit un moment avant de répondre. — J’ai fait une grande recherche avant de vous trouver. C’était presque comme frapper à toutes les portes jusqu’à ce que, lorsque je pensais que c’était impossible de vous trouver, enfin je vous ai trouvée. — Très intéressant… — Oui, imaginez, j’avais complètement perdu espoir. En fait, le jour où j’ai obtenu vos informations, j’étais à l’hôpital, en attendant qu’on m’appelle pour une échographie. Je suis arrivée en avance à mon rendez-vous et, dans la salle d’attente, il n’y avait qu’une dame. Par le plus grand des hasards, une légère connexion est née entre nous et nous avons commencé à parler de tout et de rien. Je ne sais pas comment on en est arrivé au sujet des personnes souffrant d’insécurité, mais elle m’a dit qu’elle avait souffert de cette condition et qu’aucun médecin n’avait trouvé de solution à son problème. — Ah, oui… ? — Oui. Elle m’a dit qu’elle avait dû chercher de l’aide ailleurs et qu’elle connaissait quelqu’un qui faisait des régressions dans le passé pour guérir certains traumatismes. Elle avait pris quelques séances avec cette personne… Et cette personne, c’était vous. Elle m’a donné votre numéro, bien qu’elle m’ait aussi avertie que vous aviez beaucoup de demandes et que je n’aurais peut-être jamais de réponse. C’est pourquoi je suis tellement heureuse que vous ayez trouvé le temps de me rappeler. — En fait, je suis très occupée, répondit Bruvie, mais j’ai une annulation pour le mois prochain. Ce sera justement une nuit de pleine lune. Si vous êtes disponible, nous pouvons faire la régression jusqu’à votre enfance. — Et à quoi ressemblent ces séances ? À quoi ça ressemble ? — Je ne sais pas si on vous a dit que les séances se déroulent chez moi. Je vis en dehors de la ville, à la campagne. Ce n’est pas loin du village, mais un peu à l’écart. Avec votre GPS, vous pourrez me trouver sans problème. Il y a deux façons de le faire : vous pouvez venir en quatre visites d’une à deux heures chacune, ou bien, vous pouvez rester tout le week-end. Personnellement, je préfère la deuxième option, car nous pourrons travailler sans interruptions et à la fin, vous repartirez avec un enregistrement vidéo et audio de toutes les séances, afin que vous puissiez les revoir tranquillement chez vous. — En vérité, je préfère passer le week-end chez vous à la campagne. Et comme nous sommes au printemps, le voyage sera plus agréable. — Vous adorerez venir, non seulement pour la régression, mais aussi pour l’environnement.

3

J’ai une grand voilière au milieu du terrain, ouvert, où vivent plusieurs cardinaux et canaris.
Leurs chants rendent le séjour plus agréable. Il y a aussi quelques petits animaux des champs qui s’approchent lorsque des visiteurs arrivent, car nous leur offrons des graines, ce qui est un véritable délice pour eux.
— Ça sonne merveilleux…
— De plus, j’ai un site web où les gens laissent leurs témoignages sur les expériences vécues ici. Vous pouvez consulter les commentaires. Vous verrez que tout est sécurisé. Les voisins sont déjà habitués à voir des gens nouveaux chaque fois que ces réunions ont lieu. Je suis sûre que vous allez adorer.
— Je crois que vous m’avez convaincue. Le prix est-il élevé ?
— Deux nuits, avec petit-déjeuner, déjeuner et dîner, coûtent 250. Et les régressions se font de 9h à 10h le matin, puis l’après-midi de 18h à 19h, le samedi et le dimanche à la même heure le matin, mais comme vous devez rentrer chez vous l’après-midi, cela sera après le déjeuner, de 13h30 à 14h30. Le tout pour 400 dollars pour les deux jours. Si vous préférez, vous pouvez aussi venir juste pour la journée et revenir le lendemain pour terminer la séance.
— Combien de personnes serons-nous ?
— Nous serons trois. J’aime les nombres impairs.
— D’accord, vous m’avez convaincue. Prenez mon nom. Quelle est votre adresse ?
— Ma maison de campagne est dans les Laurentides, après Saint-Sauveur, à Saint-Adolphe-d’Howard, au 2541 du chemin Sud.
— Très bien, j’y serai.
— Vous devez d’abord laisser un dépôt de 300 dollars et vous recevrez un reçu avec un code pour faire votre inscription en ligne.
— C’est ce que je vais faire.
Paloma était très excitée et, dès qu’elle eut terminé son inscription, elle en parla à sa meilleure amie, lui disant qu’elle irait à la campagne pendant deux jours. Puis, elle lui demanda si elle pouvait s’occuper de son animal de compagnie, qu’elle avait reçu en cadeau pour son anniversaire. En réalité, elle ne voulait plus avoir d’animaux après ce qui lui était arrivé pendant son adolescence, mais elle l’avait accepté. C’était un petit chien si mignon qu’elle en avait eu pitié et l’avait ramené. C’était une chienne qu’on avait abandonnée.

4

Son amie, un peu déconcertée, lui répondit qu’elle accepterait, mais n’osa pas lui demander ce qu’elle ferait pendant ces deux jours. Elle pensa en elle-même qu’il serait incorrect de poser cette question, puisque Paloma ne l’avait pas mentionnée de son propre chef.
Les jours passèrent, et Paloma était très impatiente de partir et de réaliser cette régression. Comme la dame qu’elle avait rencontrée à l’hôpital lui avait donné son téléphone pour toute question, elle décida de l’appeler.
— Bonjour, Madame Marta, c’est Paloma. Comment allez-vous ?
— Ah ! Je reconnais votre voix, Paloma. Très bien. Que se passe-t-il ?
— Eh bien, je voulais vous dire que j’ai trouvé la dame Bruvie.
— Ah, c’est intéressant ! Et avez-vous pu vous inscrire ?
— Oui, c’est pourquoi je voulais vous remercier et aussi vous poser une question.
— Eh bien, dites-moi.
— Comme la dame Bruvie fait cette régression chez elle, à la campagne, je voulais savoir si vous y êtes aussi allée.
— Non, à l’époque, elle le faisait à Montréal, à deux pas du métro Place-des-Arts, dans ce qu’on appelait le Quartier Rouge. Un endroit un peu voyant et, à cette époque, assez dangereux. Mais comme c’était le jour, mes régressions ne duraient pas longtemps et, au final, tout s’est bien passé. Donc, vous allez au nord…
— Oui, et comme je ne connais pas bien le secteur, je voulais savoir si c’est facile d’y accéder… vous comprenez.
— Ah, oui. Eh bien, j’imagine que le chemin est accessible et que l’endroit est sûr.
— C’est ce que m’a dit la dame. Je voulais juste le confirmer avec vous.
— Je comprends, mais c’est une question personnelle. Si vous avez des pensées négatives, vérifiez avant de partir, c’est le mieux.
— Oui, bien sûr, vous avez raison. Je ferai mes recherches et, sûrement, tout se passera bien.
— Je vous souhaite bonne chance, et quand vous reviendrez, appelez-moi. J’attendrai de connaître votre expérience.
— Merci beaucoup, Madame Marta, je ferai ça.
— Au revoir, Madame Paloma.
— Au revoir, Madame Marta.
Paloma se concentra sur son voyage, prépara un sac avec ses affaires personnelles et le laissa derrière la porte de sa maison, en attendant le jour du départ.
Le samedi tant attendu arriva. Le réveil sonna à 6 h du matin pour lui permettre de prendre son petit-déjeuner tranquillement. Elle se leva et, la première chose qu’elle fit, fut de tirer les rideaux et de jeter un coup d’œil à la météo de ce matin-là. Ce n’était pas une belle journée : il pleuvait et il y avait un vent assez fort. Elle soupira et se dit qu’il ferait probablement meilleur au fur et à mesure que la journée avancerait.
Paloma se prépara et prépara aussi son animal, car son amie arriverait dans quelques minutes pour le récupérer.

L’étincelle d’ambition

L’étincelle d’ambition

Pendant mon cours d’électricité, j’ai réussi à fabriquer un boîtier de commande électrique pour une petite maison. Une fois le projet terminé et validé, j’étais fière et déterminée à mettre en pratique mes nouvelles compétences chez moi.

Je suis rentrée à la maison avec ma boîte et j’ai dit à ma mère :
Maman, prépare-toi, on va avoir de la lumière dans toute la maison !

Avec enthousiasme, je me suis mise au travail. J’ai installé le boîtier de commande à l’extérieur de notre maison et commencé à faire passer les câbles le long des murs et du toit. Ce dernier, fait de paille, ajoutait une difficulté supplémentaire, mais j’étais motivée à démontrer ce que j’avais appris.

Malheureusement, le manque de matériel s’est rapidement fait sentir. Je n’avais pas de ruban isolant pour protéger les connexions électriques, mais j’ai pris soin de bien séparer les fils et de les fixer solidement au toit avec de la corde. Une fois tout en place, j’ai effectué la connexion finale et allumé le système…

Sara Martinez

Ils pirent le large

Fuyant la dictature franquiste, une période très dure pour eux, ils réussirent à embarquer à bord d’un bateau de marchandises. Entassés dans la cale avec d’autres ressortissants cherchant à échapper au régime, ils espéraient un avenir meilleur.

L’Argentine devenait alors une terre d’accueil pour des milliers d’Espagnols, bien que moins nombreux que les Italiens. Ils prirent le large, traversant l’Atlantique Nord vers l’Atlantique Sud, chantant et récitant des poèmes qui ravivaient en eux les souvenirs des beaux jours d’avant le franquisme, me racontait papa.

Mais l’aventure était éprouvante. Le mal de mer les clouait au lit, leur donnant l’impression d’une « consommation excessive d’alcool ».

Sara Martinez

Bonjour solitude!

Bonjour, solitude !

Avec l’aide du papier et du crayon, je cherche à trouver l’inspiration. Je veux pouvoir donner vie à mes pensées et faire éclater mes rêves. Lorsque je rêve les yeux ouverts, je voudrais écrire ces rêves sur des roches, et non pas sur du sable. Ils vagabondent dans ma tête, dans mes tripes. Certains sont cachés au plus profond de moi, comme des vêtements rangés dans des tiroirs. Je veux leur redonner vie.

Tu sais… Je puise dans les souvenirs de ma vie vécue pour comprendre mon existence par l’écriture.

Le chemin de l’écriture est, pour moi, une route fondamentale qui m’offre la possibilité de mieux me connaître.

Comme tu le sais, je crois que l’héritage que ma chère mère nous a légué est précieux. Dans notre « troupeau », plusieurs d’entre nous aiment écrire. Sans être prétentieuse, je considère que tous les êtres vivants sont capables, un jour, de se raconter. Tu m’as toujours dit, chère plume : « Garder un tiroir fermé avec des pensées vagabondes ne résout rien. » Mais cela peut développer le goût d’apprivoiser l’incapacité à exprimer ce qui est profondément caché.

Un de mes secrets, enfoui dans mon tiroir, est d’avoir caché le comportement déplacé de quelqu’un.

Ce comportement me dérange depuis toujours. Qu’il soit réfléchi ou non, il forme des nœuds qui affectent ma croissance, ma vie. Ces nœuds, peut-être involontaires, m’ont amenée à me confier à toi, toi qui es ma confidente, ma visionnaire, ma créatrice, et l’accompagnatrice de mes rêves.

Je t’ai choisie après toutes ces années, car tu as donné un sens à ma vie. Tu sais… Quand j’ai failli atteindre l’obscurité, un détail de la vie m’a fait réaliser que j’allais commettre une erreur irréparable.

Personne ne devrait jamais s’infliger du mal au point de développer un déséquilibre mental. Maman a souffert d’un tel déséquilibre à cause du manque d’amour et de soutien. Le silence a été sa sentence, et sa santé mentale s’est détériorée jusqu’à son dernier jour. Elle a manqué d’une confidente à qui confier sa souffrance, cachant tout à tout le monde, même à elle-même. Quelle vie triste fut celle de ma mère !

Numéro 2

En réfléchissant au comportement de certaines personnes, je me disais : « Ils plaisantent, non ? » Cette idée m’apaisait, mais la réalité m’a vite rattrapée : ils étaient sérieux. Plus encore, ils ne montraient aucune trace d’empathie.

Heureusement, d’une certaine manière, avoir grandi dans une famille où la violence était omniprésente m’a forgée. Notre mère, incapable de se défendre, nous a transmis, sans le vouloir, une forme de résilience. Cette attitude d’ignorer les tumultes, de tout enfouir, s’est ancrée en moi comme un réflexe. C’était comme un aspirateur qui avale la poussière sur le sol : pratique à court terme, mais laissant des traces profondes en silence.

À 70 ans, je ressens maintenant l’urgence de libérer ce poids. Avant que mon âme n’explose comme un volcan, dissimulant trop longtemps une lave brûlante et lourde, je veux réagir. Ces souvenirs me hantent, et parfois je m’interroge : « Pourquoi disent-ils cela ? Pourquoi font-ils ça ? » Ces questions me renvoient à moi-même, souvent à la dernière minute, confuse et paralysée, incapable d’agir autrement.

Je me suis souvent sentie comme cette petite fille terrifiée, cachée derrière une porte. Enfermée dans sa chambre, ou blottie quelque part dans la maison, elle pleurait et hurlait en silence, blessée par l’ingratitude ou le mépris des autres. Ce sentiment, je l’ai porté longtemps, trop longtemps.

Aujourd’hui, je comprends mieux ce que mon corps, mes tripes, savaient déjà. Chaque fois que je revis cet horrible souvenir, je ressens encore ce frisson glacé. J’étais dans ma chambre, juste à côté de celle de mes parents. C’était une nuit d’été suffocante, moite et oppressante.

Je peinais à fermer les yeux. Tout semblait calme : mes frères dormaient dans une pièce à l’arrière, mes sœurs et moi partagions la même chambre, deux d’entre nous serrées dans un seul lit. Et puis, le silence a été brisé. J’ai entendu le « monstrueux » s’approcher de cet ange, ma mère, et cracher ces mots terribles : « Lève-toi, merde, et prépare-moi quelque chose à manger ! »

 Numéro 3

L’ange répondit : « Non… tu veux me frapper… »

Lui, cet homme malade et jaloux, était encouragé par sa tante, qui vivait juste à côté de notre maison. Cette femme rapportait tout ce que l’ange faisait de ses journées :
— « Elle quitte la maison en journée et revient quelques heures après. »

En réalité, ma mère terminait en secret ses études secondaires, loin des yeux de mon père. Elle nous racontait avoir découvert un monde dans lequel elle pouvait s’épanouir et apprendre. Elle avait presque achevé ses cours, assisté à sa cérémonie de remise de diplômes, et en était profondément heureuse. Mais la « sorcière » d’à côté la détestait. Ma mère refusait son amitié.
— « Ces deux sœurs sont méchantes, » disait-elle. « Elles me surveillent sans cesse. Ces personnes sont terribles. »

À l’époque, j’avais cinq ou six ans, bien trop jeune pour comprendre. Je me contentais d’aller à l’école pendant que ma mère m’inscrivait à toutes sortes de cours. Aujourd’hui, à 70 ans, je crois enfin comprendre : ma mère revivait en moi son propre désir d’apprendre, d’étudier, de savoir.

Je me souviens d’un jour particulier, lorsque le film La Mélodie du bonheur est sorti. Elle m’avait habillée avec ma plus belle petite robe et m’avait envoyée seule au cinéma. « Tu ne parles à personne. Tu vas au cinéma, et je t’attendrai à la sortie. » Financièrement, elle ne pouvait pas se permettre de nous accompagner, mais j’avais eu le privilège de voir ce film. Ce fut une ode à la liberté, un rêve d’amour et de lumière.

Ma mère voulait que j’apprenne tout ce qui était possible. Sa soif de savoir et de conquérir la vie était immense. Elle misait sur moi. Je suivais des cours de ballet et de danse espagnole, pour lesquels elle confectionnait elle-même mes robes. Elle m’accompagnait à chaque représentation dans les théâtres du quartier. Elle m’inscrivait aussi à des cours de sténographie, de couture, et de préparation pour les spectacles de la fête nationale des « Vendîmes ». Il y avait aussi des cours de français, tout cela dans l’espoir que je puisse m’épanouir.

Comment aurais-je pu comprendre, enfant, que pour elle, apprendre représentait une rébellion silencieuse contre mon père ?

 Numéro 5

Le lendemain, tout semblait comme d’habitude. Mon père dormait encore. Ma mère, déjà levée depuis longtemps, portait sur sa peau brunie des marques bleues… comme toujours. Elle ne revenait jamais sur les événements de la veille, comme si rien ne s’était passé. Je crois qu’un choc émotionnel m’avait submergée. Peut-être ne voulais-je pas non plus me souvenir de cet horrible moment.

Heureusement, ma plume, tu es là. Tout comme maman avait son amie de l’âme, toi, tu es devenue la mienne. Elle écrivait des poèmes d’amour, elle écrivait à Dieu… « Merde », disait-elle parfois, exaspérée mais sincère. Elle demandait à aimer et à pardonner, à tous et à chacun, malgré tout. Dans ses petits bouts de papier, elle évacuait ses pensées, tout comme moi aujourd’hui. Ces pensées sont parfois un tonnerre, un écho de mes malaises incessants, un rappel de souvenirs si tristes.

Parfois, le manque de sommeil me submerge, me désoriente. Ces nuits blanches m’amènent à te questionner, chère plume : pourquoi est-ce ainsi ? Pourquoi ce poids ne disparaît-il jamais ?

Un jour, le monstre est arrivé à la maison, furieux. J’étais là. Il a commencé à crier : « Où sont tes livres ? » Il fouillait partout, tel un prédateur en quête de sa proie. Il entra dans leur chambre à coucher et vida les tiroirs comme un voleur. Il ne trouvait rien, et ma mère pleurait, suppliant. Moi, je regardais, pétrifiée.

Il s’approcha du garde-robe, et c’est là que ma mère éclata en sanglots. Il jeta les vêtements au sol, les uns après les autres, sans pitié, et fouilla de ses mains brutales jusqu’à ce qu’il trouve ce qu’il cherchait : les cahiers de mon ange.

Ces cahiers, ces précieux carnets où ma mère déposait son âme, il les avait entre ses mains. Il les ramassa, les feuilleta un instant, puis les détruisit un à un, méthodiquement. Chaque page arrachée semblait une partie de son cœur, une partie d’elle-même qu’il brisait.

Ensuite, il les emporta dans la cour intérieure. Cette même cour où, souvent, je levais les yeux vers les étoiles, cherchant un réconfort dans leur éclat lointain lorsque je ne pouvais pas dormir. Il fit un tas des cahiers et des feuilles, y mit le feu.

Je regardais, figée, tandis que les flammes dévoraient les mots de ma mère, ses rêves, ses prières.

Numéro 6
« Voilà ce que je fais avec tes livres ! » avait-il dit, avant de conclure : « Et toi, tu ne sortiras plus jamais avec tes amis d’école ! » Je ne me souviens pas d’avoir versé une seule larme ce jour-là. Mes petits yeux étaient fixés, comme hypnotisés, sur les livres de maman. Ils disparaissaient peu à peu dans les flammes qui dansaient sous le soleil âpre de cet après-midi terrifiant. Il les brûlait, un par un.

Aujourd’hui encore, revivre ce moment me submerge de douleur. Mes yeux se brouillent, et je peine à continuer à écrire. Je pleure pour mon ange, pour la souffrance qu’elle a endurée.

Comment aurais-je pu aimer les livres après cela ? Comment aurais-je pu demander à maman de m’aider avec mes devoirs, alors que je savais que l’école n’était pas « pour moi » selon lui ? Je ne comprenais pas. Ces années-là furent extrêmement difficiles en classe.

Moi, une fille autrefois brillante, assidue, ponctuelle… Je marchais vingt bonnes minutes chaque jour pour rejoindre l’école. Mais malgré mes efforts, j’ai redoublé la deuxième année, puis la troisième. Finalement, si l’école n’était pas importante pour mon ange, à quoi bon y aller ? Ma place était à la maison.

Je devais m’occuper de mes frères et sœurs, et surtout de la maison. Maman était souvent enceinte. Je la voyais avec les jambes gonflées, les veines saillantes, prêtes à éclater sous sa peau fatiguée…

Les vieilles femmes que nous appelions sorcières vivaient juste à côté de chez nous, dans une maison collée à notre salon. Elles étaient les tantes de mon père. Quand elles sont décédées, leur maison a été mise en vente. Mon père, faisant partie de leur famille, a reçu une part de l’argent. Cela lui a permis d’acheter ailleurs.

Nous avons déménagé dans un quartier plus éloigné. Il fallait désormais prendre le bus pour aller en ville. Peut-être, pensais-je, cet éloignement allait-il offrir à mon ange l’occasion de reprendre quelques études, d’essayer quelque chose, de rêver à nouveau…

Número 6

 Cela ne nous sécurisé pas, heureusement nous avion un chien berger allemand prêt à nous défendre dont les gens avaient un grand respect. Le jour suivent mon père retournait tôt à son travail que n’avait pas abandonné et lassait son employé partir le commerce chez nous, il était dans la trentaine, jeune et sympathique, je m’en souviens …mais cela n’est pas était très longue harmonie, cette symbiose entre mon père et lui. Qu’un lui aura dit à mon père que cet homme courtisait ma mère dans son absence … il était jour et encore je me trouvais présent lorsque mon père arrivait furieux contre lui en lui disant …je te faisait confiance et tu drague ma femme , l’homme était au tour de la table de travail , mon père lui a attrapé comme on attrape un lapin par les cheveux et lui a battu a coup de point , il l’avait trainé par terre et a coup de coup de pieds ,il lui avait sortir par la porte du cote du commerce en criant tout sorte de noms sur lui. C’était l’été, les gens se trouvaient dehors, les portes ouvertes les fenêtres aussi. Nous les filles étions là témoin de cette tragédie lorsque le monstre se tournait ver mon ange, il prend un bâton et lui demande de rentre dans leur chambre à coucher, mon ange pleurait, nous avions restait moue …quelque part les habitues a cet spectacle avaient fait des racines, ce portait du comportement on le connaissait bien…

Numéro 7

Il lui ordonna de rentrer dans la chambre. Elle obéit, en pleurant devant nous, et le monstre referma la porte derrière eux.

Nous entendions tout. Ses hurlements résonnaient à travers les murs. Il lui criait dessus, lui reprochait ce qu’elle n’avait pas fait. Puis, il la frappa. Mon ange, notre mère, hurlait de douleur, et nous, les enfants, éclatâmes en sanglots. C’était un moment d’horreur interminable, une scène qui s’imprima en nous comme une blessure indélébile.

Mon frère de 12 ans s’était caché. C’était lui qui, en croyant bien faire, avait rapporté avoir vu l’ombre de l’employé serrer notre mère dans ses bras. Cette révélation, portée à l’oreille du monstre, avait déclenché ce déchaînement de violence.

Je crois que le monstre a fini par mettre l’ange dehors. Maman est sortie de la chambre, affreusement battue, le visage marqué par les coups. Puis, sans dire un mot, elle est partie. Le silence s’est abattu sur la maison. Nous étions enlacés les uns aux autres, impuissants et vides.

Ma petite sœur, âgée de cinq ans, est tombée malade peu après. Une forte fièvre, déclenchant une pneumonie, l’a clouée au lit. Dans son délire, elle appelait sans cesse :
— « Maman… »

Les jours qui suivirent furent interminables. Nous n’avions aucune nouvelle de maman. L’angoisse remplissait chaque recoin de la maison. Puis, comme par hasard, la sœur de mon père arriva en ville pour célébrer les fiançailles de son fils. Je crois que ma tante a réussi, en partie, à faire raisonner mon père.

Mais malgré cela, aucune trace de maman.

Puis la police contacta mon père. On lui annonça que « sa femme s’était jetée dans la rivière ». Heureusement, des pêcheurs se trouvaient là au moment où elle avait sauté. Ces bonnes âmes l’avaient repêchée, tremblante, couverte d’algues, luttant pour respirer.

La police exigea que mon père vienne la chercher pour la ramener à la maison.

Ma mère, plus tard, nous raconta qu’un policier avait pris le temps de lui parler avec empathie, une rareté dans cette époque de souffrance.
— « Madame, vous avez des enfants qui vous attendent à la maison », lui avait-il dit avec douceur.

Ces mots avaient résonné en elle, comme un rappel de ce qu’elle était, malgré tout : une mère, notre mère.

Numéro 8

« Pensez à vos enfants… » Ces mots avaient résonné en elle. Maman était rentrée à la maison avec mon père, heureusement pour nous.

Ma petite sœur était toujours très malade, délirante dans son lit. Quand elle vit maman, elle s’écria avec faiblesse :
— « Maman, maman, tu es arrivée ! »

Peu de temps après, mon père vendit la maison et le commerce à un policier retraité, très satisfait de son acquisition.

Quant à moi, j’ai été prise en charge par la sœur de mon père. J’ai quitté le nid familial pour une année. Cette nouvelle vie, bien différente, me plongea dans une abondance à laquelle je n’étais pas habituée. Ma tante veilla attentivement sur ma santé, car une forte anémie rongeait mon sang.

Un an plus tard, je revins chez nous. Mais cette fois, mon père avait acheté une maison bien différente : une habitation très précaire. Pas de services de la ville, pas de fenêtres, seulement des ouvertures couvertes de briques. Le sol était en terre battue, et il n’y avait qu’une seule porte pour nous protéger du monde extérieur.

C’est à ce moment-là que mon père annonça à ma mère qu’il partirait en voyage pour chercher un avenir meilleur pour nous tous. Le climat politique et économique devenait de plus en plus difficile, rendant la vie insupportable pour les familles comme la nôtre.

Il partit rapidement, laissant maman seule pour s’occuper de nous, ses six enfants. Elle, qui avait été privée de sa liberté et de son éducation, devait maintenant affronter seule le monde extérieur.

Nous étions tous à l’école, et cela apportait un certain réconfort à maman. Mon père commença à envoyer de l’argent régulièrement pour subvenir à nos besoins.

Après un an passé à travailler à l’étranger, il rentra à la maison. Mais il annonça à ma mère qu’il avait découvert une vie meilleure de l’autre côté des frontières. Il lui expliqua qu’il comptait y retourner, cette fois accompagné de mon grand frère, alors âgé de 17 ans.

Cette décision bouleversa l’équilibre fragile de notre maison. Les deux hommes de la famille, ceux qui prenaient soin de notre ange et qui pouvaient lui parler, la protéger, allaient partir. Maman allait devoir affronter seule, encore une fois, le poids du monde.

Numéro 9

C’est ainsi que deux amis de mon père commencèrent à venir chez nous. Je me souviens qu’ils disaient à ma mère :
— « Tu sais… il t’a abandonnée. »

Ces paroles, répétées comme une vérité, commencèrent à briser mon ange. Elle devint de plus en plus faible, incapable de faire face à quoi que ce soit. Désespérée, elle demanda à mon père de la faire venir auprès de lui, convaincue qu’elle ne tiendrait plus longtemps.

Le monstre, devenu un peu plus humain, finit par lui envoyer trois billets d’avion. Mon ange quitta le pays, accompagnée de mes deux sœurs cadettes. Avant leur départ, nous avions emménagé dans un petit appartement confortable, que mon père avait acquis avec l’aide de notre cousin.

Pendant l’absence de mes parents, qui dura trois mois, ma vie changea brusquement. J’avais quitté le lycée et trouvé un emploi dans un commerce de détail pour subvenir à nos besoins. Ma sœur et mon frère continuèrent d’aller à l’école, tandis qu’une voisine veillait sur nous et intervenait en cas de besoin.

Trois mois plus tard, je reçus mes billets pour rejoindre mes parents. Mon père semblait ravi de nous retrouver tous réunis. Mais mon ange, elle, portait sur son visage une tristesse profonde. Elle avait sombré dans une dépression dont elle ne se libérerait jamais totalement.

Dans ce nouveau monde, mon père comprit rapidement qu’il ne pourrait plus jamais battre ma mère, ni qui que ce soit d’autre. Les psychiatres qui prenaient soin de maman convoquèrent toute la famille pour une réunion. Autour de la table, ils dénoncèrent ouvertement les abus de mon père et leur impact direct sur la maladie de maman.

Malgré sa maladie, mon ange avait regagné une partie de sa liberté. Elle pouvait sortir et rentrer à son gré, selon ses envies. Bien qu’elle ne parlât pas la langue, elle entreprit de prendre des cours de français.

Son petit plaisir, son « péché mignon », devint ses visites au café du coin. Elle y passait du temps à savourer un café tout en discutant avec des amoureux de la littérature, comme elle. Ces moments, simples mais précieux, lui redonnaient un peu de lumière et de joie dans une vie marquée par tant de douleurs.

Numéro 10

Malgré sa fragilité, maman trouva un peu de réconfort en travaillant bénévolement pour une radio espagnole. Chaque dimanche matin, elle animait une émission où elle partageait ses écrits et ses contes. Ses talents d’écriture furent rapidement reconnus dans la communauté espagnole. Beaucoup louaient son imagination et sa plume.

Cependant, lorsqu’il devint difficile pour elle de conserver sa place à la radio, en raison de collègues qui convoitaient son poste, elle choisit de céder. Se battre n’était plus dans ses forces. Elle abandonna, préférant la paix à la confrontation.

Nous avons accompagné maman dans sa maladie au fil des années, alors que nous quittions peu à peu la maison familiale. Moi, la deuxième, avais décidé de me marier. Mais mon père, opposé à ce mariage, me confronta violemment. Il exigea que j’abandonne mon union, sinon il refuserait de m’accompagner à l’église.

— « Pardon ? » lui ai-je répondu, incrédule.
— « Si ce n’est pas avec toi que je vais me marier, alors regarde… Tu peux t’en aller », avais-je ajouté avec une détermination nouvelle.

Il partit ce jour-là, mais non sans un dernier geste. Il acheta le gâteau de mariage et laissa mon frère m’accompagner à l’église.

Maman, quant à elle, sentit une autre perte en moi. Petit à petit, elle sombra davantage dans sa maladie, accompagnée de mon père, toujours à ses côtés mais sans jamais pleinement assumer la responsabilité de ses actes passés.

Cette douleur dura 36 ans. Maman s’éteignit à l’âge de 86 ans. Mon père, lui, quitta ce monde bien plus tôt, à 53 ans. Mais avant son départ, une confrontation marqua notre relation à jamais.

Un jour, il osa critiquer maman, comme il le faisait si souvent, en disant :
— « Regarde-la, toujours couchée. »

Ces mots déclenchèrent une colère que je portais en moi depuis des années. Je le fixai avec dédain, laissant parler la petite fille blessée qui vivait encore en moi.
— « C’est ta faute si maman est malade », lui ai-je lancé.

Son visage se durcit. Il prit un couteau, me désigna la porte et me dit avec colère :
— « Tu n’es personne pour me dire ça. Tu ne sais pas ce qui s’est passé. »

Mais je ne cédai pas. Je me redressai et répondis calmement :
— « Non, papa. Personne n’a eu besoin de me raconter quoi que ce soit. J’ai été témoin. J’ai tout vu. »

Numéro 11

Je suis partie ce jour-là, mais je suis revenue le lendemain. Ma mère vivait toujours avec lui.

Quand il ouvrit la porte, son regard était froid.
— « Que veux-tu ici ? » demanda-t-il.
— « Voyons… juste prendre un café et parler avec toi, simplement. »
— « Ça dépend de ce que tu veux dire », répondit-il sèchement.

Je le regardai avec calme et dis :
— « J’ai déjà dit tout ce que j’avais sur le cœur, tout ce que j’ai gardé sous silence pendant toutes ces années. »

Contre toute attente, cette conversation permit de recoller les morceaux. Nous avons rétabli une forme de lien, basé sur le respect mutuel, fragile mais sincère.

À la mort de mon père, j’ai pris sur moi le devoir de m’occuper de mon ange. Je l’ai aimée, soignée, et ramenée dans notre maison familiale. Je voulais lui offrir le meilleur, tout ce que je pouvais lui donner, même si elle a dû vivre dans une résidence pendant dix ans avant de nous quitter.

Mes parents s’étaient rencontrés par hasard, un jour, à la sortie du travail de maman. Mon père travaillait dans la même rue que celle que maman empruntait pour rentrer chez elle.

À l’époque, maman était une adolescente de 17 ans, pleine de rêves. Mais sa vie était loin d’être facile. Elle vivait avec son grand-père, car sa mère était décédée lorsqu’elle avait seulement 9 ans. Par la suite, elle était devenue la servante de la famille, privée de ses rêves d’écrire, de chanter, ou de jouer de la guitare.

Au lieu de cela, elle fut contrainte d’apprendre la couture, un métier imposé par sa famille. À chaque refus ou hésitation, on frappait ses petites mains à coups de ceinturon, brisant un peu plus son esprit.

Alors, lorsqu’elle rencontra mon père et qu’il commença à la courtiser, elle crut voir en lui un sauveur. Elle espérait qu’il serait celui qui la libérerait de cette vie de souffrance et de soumission.

Aujourd’hui, en repensant à tout cela, je rends grâce à ma plume. Elle m’a permis de raconter ces souvenirs, de libérer mes pensées et de leur donner une place dans ce monde.

Heureusement, tu es aussi ma plume, comme tu l’étais pour maman. Elle te tenait comme une amie de l’âme. Elle écrivait des poèmes d’amour, des prières, parfois même des cris de révolte à Dieu… « Merde », osait-elle dire, exaspérée mais sincère. Elle te confiait tout, demandant d’aimer, de pardonner à tous et à chacun.

C’est sur ses petits bouts de papier, et maintenant à travers toi, que je déverse mes pensées. Ces pensées tumultueuses, semblables au tonnerre, accompagnent mes malaises incessants. Parfois, le manque de sommeil m’épuise, me désoriente. Je me retrouve à te questionner, chère plume : pourquoi la vie est-elle ainsi ?

En réalité, tu es la seule capable de comprendre, sans jugement. Toujours présente, fidèle et bienveillante, tu es, sans aucun doute, la meilleure amie que l’on puisse avoir.

Chère plume, inspire-toi de l’amour, cet amour infini du créateur, pour continuer d’écrire les plus beaux récits, pour moi, pour maman, et pour tous.

Sara Martinez